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24/01/2012Biograhie du Mois - Février 2012 - Joseph Doumenc, organisateur de la « Voie Sacrée »

Biographie du Mois - Février 2012

Joseph Doumenc, organisateur de la « Voie Sacrée »

Joseph DoumencORDRE N° 19751 « D » - Citation à l’ordre de l’armée, signée par le maréchal Pétain

Doumenc, chef d’escadron d’artillerie breveté, directeur des Services automobiles :

« Officier remarquable, dont l’activité intellectuelle, le courage et l’endurance ont imprimé au Service automobile cette impulsion vigoureuse qui en a fait un des facteurs de la victoire.

A, en particulier, en 1918, obtenu de ce Service un rendement supérieur à toutes les prévisions, assurant, par vingt-quatre heures, le transport de plus de 100 000 hommes et 70 000 tonnes d’approvisionnements sur le champ de bataille, maintenant par son exemple et son ascendant son personnel au volant pendant des semaines entières, sans autre repos que la durée de chargement et de déchargement des voitures.

Après avoir conçu et organisé les transports les plus audacieux, allait toujours dans les circonstances difficiles en assurer l’exécution en les dirigeant en personne aux points dangereux.

A ainsi permis au commandement de toujours assurer en temps voulu les concentrations de troupes nécessaires pour remporter la victoire. »

I) Un brillant officier d’état-major issu d’un milieu modeste

Au début du XIXe siècle, les Doumenc constituent encore une modeste famille d’Ariège. L’ascension débute avec Ovide Doumenc, père de Joseph. Simple soldat de l’armée de Napoléon III, les campagnes impériales lui donnent l’occasion d’exprimer ses aptitudes au commandement. Elevé officier, il prend part à la guerre franco-prussienne, avant de se retirer en Isère.

La carrière du père suscite la vocation du fils, Joseph, né le 16 novembre 1880 à Grenoble. Il entre à l’Ecole polytechnique, le 27 septembre 1898. Remarqué pour ses capacités, il obtient une bourse pour étudier à l’Ecole d’Application de l’Artillerie et du Génie de Fontainebleau. Au terme de ce cursus, il fait le choix de rejoindre l’artillerie de montagne et les batteries alpines. En 1907, à 27 ans, il est admis dans la prestigieuse Ecole Supérieure de Guerre. Ce passage le destine à exercer d’importantes fonctions d’état-major ou de commandement. Sorti dans le haut du classement de sa promotion, il est versé comme capitaine à l’état-major du 19e corps d’armée. Sa première expérience militaire, il l’acquiert dans les confins algéro-marocains. Le 19 octobre 1911, il retrouve la métropole pour intégrer le 60e Régiment d’Artillerie de Troyes.

Voie Sacrée

La déclaration de guerre allemande du 3 août 1914, trouve Joseph Doumenc en poste dans un service encore balbutiant, le Service Automobile. Il y exerce la fonction d’adjoint du directeur, le commandant Girard. Le capitaine Doumenc se consacre avec ferveur à sa tâche jusqu’au révélateur que constitue la bataille de Verdun, à la fois pour son service et sa personne…

II) L’organisation de la « Voie Sacrée », Doumenc et ses camions sortent de l’ombre

Contrairement à une idée bien ancrée, l’attaque sur Verdun n’est pas une surprise totale, même pour le GQG de Chantilly. On présume également des difficultés de ravitaillement des troupes de la Région Fortifiée de Verdun dès que le Trommelfeuer s’abattra sur le peu de voies de communication disponibles dans le secteur. Ainsi, le 19 février 1916 à 17 heures, une réunion des différents représentants des organes de transport est organisée à la gare de Bar le Duc, par le général Ragueneau, aide-major chargé de la direction de l’arrière. Conscient de l’importance de cette rencontre, le commandant Girard y délègue son adjoint, dont il connait les compétences.

Plan de la Voie SacréeEn ce début février, la de place Verdun est reliée à l’arrière par trois voies de communication : la voie ferrée normale qui passe par Aubreville, le chemin de fer à voie étroite « le Meusien » et la route départementale de Bar-le-Duc à Verdun. Le capitaine Doumenc prend la parole et explique aux participants qu’il ne faut pas compter sur la voie ferrée normale, car elle est à portée des canons Allemands. En outre, le débit du « Meusien » est très faible, l’essentiel du trafic emprunterait une « route unique ». Joseph Doumenc, qui n’hésite pas à assumer une lourde responsabilité en cas d’échec, affirme pouvoir transporter avec les véhicules de son service, au minimum 2000 tonnes et 12 000 hommes par jour. Fermement, il pose une condition : la route serait exclusivement gérée par le Service Automobile, à travers une Commission Régulatrice Automobile (CRA), première création du genre. Le général Ragueneau apporte son soutien à la thèse de Doumenc. Le lendemain matin, l’accord du général Herr est également obtenu, sans difficulté.

Même si la CRA ne doit entrer en fonction qu’à la rupture de la voie ferrée normale, les préparatifs débutent sans attendre. Le modèle d’organisation est calqué sur celui d’une voie de chemin de fer. La route, longue de 75 kilomètres, est divisée en six cantons avec un chef de canton disposant des moyens de liaison, de surveillance et de dépannage nécessaires au maintien permanent de la circulation sur sa portion de voie. Le 20 février, le capitaine Doumenc effectue plusieurs reconnaissances sur le terrain. Le soir, il est déjà à même de réunir tous les chefs de groupements de transports et de cantons qui s’apprêtent à participer à cette « bataille de l’arrière ». Immédiatement, il est décidé que la voie sera à double circulation, montante et descendante. Seuls les véhicules à moteur peuvent emprunter la route ; les troupes à pied et les transports hippomobiles étant rejetés sur les chemins secondaires latéraux. Cependant, à l’inverse d’une conception répandue, les troupes à pied et les chariots peuvent traverser la route, entre deux véhicules automobiles. Des hommes sont disposés à chaque carrefour pour réguler le trafic et veiller à la stricte application des règles.

Dans son ouvrage, Les transports automobiles sur le front français 1914-1918, Doumenc souligne que la mise en place de la circulation n’était pas le plus compliqué : « Au fond, cette question de la circulation, en elle-même, était assez simple ; […] Les difficultés étaient bien plus grandes quand on considérait la question de l’exploitation, c’est-à-dire celle du chargement des troupes et des munitions en amont de la route gardée et leur déchargement en aval, autour de Verdun. » Pour ne perdre qu’un minimum de temps lors des opérations de chargement, Doumenc s’attache à développer une coopération intime avec la Régulatrice des chemins de fer de Saint-Dizier, responsable du transit de l’ensemble des trains à destination de Bar-le-Duc et des gares environnantes. Ainsi, dans un accord parfait, les camions arrivent sur les quais à l’instant précis où les trains s’engagent sur les voies de garage. Les manœuvres de déchargement sont autrement plus délicates à optimiser. Les dépôts initiaux sont placés le long de la départementale, notamment à Heippes, Lemmes et Verdun. Or, il est nécessaire d’aménager de vastes aires de stationnement pour éviter que le trafic sur la route ne soit perturbé. Ultérieurement de nouveaux entrepôts avec de véritables gares de camions sont implantés le long des « circuits » de Regret et de Nixéville. En conformité avec le programme établi, ces consignes entrent en application, le 22 février à midi. En moins de quatre heures, la route est dégagée de tous les véhicules non autorisés à y circuler. Le 23 février, le système, parfaitement rôdé, permet l’acheminement d’une division complète. Pendant sept mois, 8 000 automobiles, dont 3 000 camions du Service Automobile, empruntent la « Voie Sacrée ».

III) A la tête du Service Automobile

Voie SacréeLes performances du Service Automobile lors de la bataille de Verdun lui permirent de son forger une solide réputation. Dans son ouvrage, Doumenc explique le changement radical d’état d’esprit de nombre de militaires français : « Verdun, […] a laissé dans le Service Automobile […] le souvenir impérissable d’une espèce d’aventure unique et grandiose. C’est que, pour la première fois alors, on parla de nous, et avec quels éloges ! Sans les automobiles, s’écria-t-on, c’en était fait de Verdun ! Il faut bien convenir que, pour des gens qu’on avait jusque-là ignorés ou méprisés, il y aurait eu de quoi perdre la tête ! Or, nous ne perdîmes pas la tête –je crois,- et la raison en est fort simple : c’est que, si Verdun donna tout à coup une notoriété très grande au Service automobile dans toute l’armée française pour nous c’était une simple constatation de la puissance de notre Service, que nous soupçonnions bien, et la réalisation d’idées dont on a vu, dans les chapitres précédents, la lente et progressive éclosion. » Ces quelques lignes démontrent clairement que la « Voie Sacrée » n’est pas le fruit d’une géniale improvisation, typique du « système D » à la française. Il ne s’agit que de l’occasion attendue par le Service automobile pour mettre en pratique des théories dont le mûrissement avait commencé dès avant les hostilités. C’est pourquoi Doumenc fut si sûr de lui le 19 février et put donner naissance à la première CRA en moins de 48 heures !

En mars 1917, fort de son succès à Verdun, Joseph Doumenc, nommé commandant, prend la tête du Service automobile. Il préside à la mise en place de nouvelles « routes gardées » : route de Saint-Quentin sur la Somme, en 1916 ; franchissement des Alpes, pour l’envoi de troupes alliées sur le front italien, en 1917 et lors des affrontements décisifs de 1918. Dans la préface de l’ouvrage de Doumenc, le directeur général des communications et des ravitaillements aux armées, Charles Payot, rappelle que l’apogée du Service automobile se situe en 1918, et non en 1916 : « Le maximum de rendement a été atteint en 1918, lorsque le commandant Doumenc a obtenu du Service automobile un effort si remarquable que tous les Alliés sont accourus pour suivre son enseignement dans les écoles interalliées que je venais de créer. A ce moment-là, le souvenir de « la Voie Sacrée » de Verdun n’apparaissait plus que comme celui d’un embryon du Service automobile ! » A noter qu’en pionnier du moteur, Doumenc participe, avec le général Estienne à l’élaboration des premiers chars d’assaut, entre novembre 1916 et mars 1917.

IV) 1940 : Même homme, même ténacité…

En juin 1919, le traité de Versailles signé, Joseph Doumenc quitte la direction du Service automobile et l’armée. Il tente, pendant 3 ans, de faire carrière dans l’industrie. Finalement, il reprend l’uniforme et fait notamment campagne, en 1925, au Maroc. Il continue à gravir les échelons et commande la 1re D.I. puis la 1re région militaire. En 1938, il obtient la consécration en étant nommé au très fermé Conseil Supérieur de la Guerre. L’année suivante, promu général d’armée, il dirige la délégation française missionnée pour obtenir une alliance militaire franco-soviétique. Toutefois, dépourvu de tout pouvoir décisionnel, il ne dispose d’aucune marge de manœuvre. Dès lors, les Soviétiques préfèrent s’entendre avec Joachim von Ribbentrop, venu également à Moscou, avec les accréditations nécessaires pour signer un traité. Encore dans la capitale soviétique lorsqu’il apprend la conclusion du pacte germano-soviétique, Joseph Doumenc n’a d’autre choix que de regagner la France.

Etat Major GamelinEn septembre 1939, il se voit confier le commandement de la défense anti-aérienne du territoire. A cette époque, la France consciente du retard de son aéronautique face à la Luftwaffe, sait que son territoire est extrêmement vulnérable. Doumenc, en organisateur de talent, est l’homme de la situation. Cependant, le temps lui manque pour édifier un système efficace. Il est appelé, en janvier 1940, à un poste crucial, celui de major-général au GQG, de Vincennes, alors dirigé par Maurice Gamelin. Contrairement à de nombreux officiers d’état-major, dont Gamelin lui-même, le major-général ne s’effondre pas à l’annonce de la percée allemande dans les Ardennes. Il participe à l’organisation de plusieurs contre-attaques mais ses tentatives restent sans succès. Sa brillante conduite, lui vaut de recevoir des mains du général Weygand, les insignes de Grand officier de la Légion d’honneur, le 14 août 1940. Il exerce brièvement les fonctions de Commissaire général de la reconstruction nationale, entre le 26 juin et le 12 juillet 1940. En 1942, il cesse tout service actif. Le 21 juillet 1948, victime de sa passion pour la montagne, il se tue accidentellement au massif du Pelvoux, dans les Alpes.

Par Romain SERTELET

Pour aller plus loin :

DOUMENC Joseph, Les transports automobiles sur le front français 1914-1918, Plon, 1920.

Décembre 2011 /
Janvier 2012
 Mars 2012

Manfred von Richthofen

Biographie

du

Mois

Capitaine de Gaulle

Manfred von
Richthofen
 Capitaine
de Gaulle

Crédit Photos : Jospeh Doumenc - © Chemins de la Mémoire
Camions de la Voie Sacrée / Etat Major Gamelin - © ECPAD
Plan de la Voie Sacrée - © Les transports automobiles sur le front
français 1914-1918, Plon, 1920

 

Ressources

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