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Image Le général Berthelot

05/04/2012Biographie du Mois - Avril 2012 - Le général Berthelot ou l’exportation du mythe « Verdun » en Roumanie

Biographie du Mois - Avril 2012 

Le général Berthelot ou l’exportation du mythe « Verdun » en Roumanie 

« Ah ! Verdun ! Quel nom significatif de la gloire française ! Tous mes soldats savent ce que ce nom veut dire. Ceux-là même qui ignorent le nom de la France, connaissent celui de Verdun ». 

Propos du Tsar Nicolas II, tenus au général Berthelot,
le 12 octobre 1916 

Ces quelques mots, qui auraient très bien pu être prononcés par des lèvres roumaines, reflètent l’aura acquis par l’armée française en Europe centrale et orientale, suite à sa conduite héroïque sur les deux rives de la Meuse. 

I) Août-septembre 1914 : Berthelot à l’état-major de Joffre, culte de l’offensive et du « coup » décisif

Général BerthelotHenri-Mathias Berthelot nait le 7 décembre 1861 à Feurs, dans le département de la Loire. Il grandit dans un milieu militaire modeste, son père, engagé gendarme à cheval, terminera sa carrière officier. Dès les premières étapes de sa scolarité, il apparait comme un élève prometteur. Boursier, il réussit le concours de Saint-Cyr, et en sort, le 21 septembre 1883, avec le grade de sous-lieutenant. Privilégiant

l’action immédiate, il opte pour la coloniale et rejoint, en Algérie, le 1er Zouaves. En 1885, au Tonkin, il connait son baptême du feu et révèle son aptitude au commandement dans la direction d’un poste isolé. Remarqué, il est autorisé à suivre, en 1888, les cours de la prestigieuse Ecole Supérieure de la Guerre et est admis dans le corps des officiers brevetés d’état-major.

Au début des années 1890, Berthelot fait une rencontre décisive, celle du général Brugère, militaire ambitieux et fin politique. Ce dernier est séduit par la personnalité du jeune capitaine. Il fait en sorte de se l’attacher comme officier d’ordonnance dans ses différents postes : chef de la 12e D.I., du 8e C.A., du 2e C.A. et gouverneur de Paris. En juillet 1900, Brugère obtient la consécration avec sa nomination à la vice-présidence du Conseil Supérieur de la Guerre, soit le poste de généralissime en cas de conflit. Là encore, Berthelot est dans l’ombre… Toutefois, il se garde de s’engager sur les différentes affaires qui frappent tant la vie politique que militaire française. Il se définit comme un « Républicain de vieille souche » et se sent loyal à l’ordre établi.

Général Brugère

Le général Brugère

En 1906, la carrière de Brugère s’achève et Berthelot fait un passage au comité technique d’état-major. Les théories qu’il y développe sont similaires à celles de Grandmaison. Il est partisan de l’idée du choc décisif et se préoccupe de conférer à l’infanterie française, « l’élan » indispensable. Le 26 juin 1911, il est nommé à la tête du 94e R.I. de Bar-le-Duc.

En novembre 1913, il intègre l’état-major de Joffre, en qualité de 1er sous-chef d’état-major. Prenant part à l’élaboration du Plan XVII, Berthelot ne croit pas en un mouvement allemand à travers la Belgique. Pour lui, la bataille qui décidera du sort de la guerre, se déroulera en Lorraine. La déclaration de guerre du 3 août 1914, trouve Berthelot au poste crucial d’aide-major général auprès du général Joffre. Certains historiens en font le « mauvais génie » du général Joffre. Néanmoins, son sang-froid inébranlable lui permet de suggérer, début septembre, un repli jusqu’à la Seine avant d’entreprendre toute contre-attaque. Dans son esprit, seul ce sacrifice autorise l’espoir d’une bataille pouvant apporter un point final aux hostilités. Joffre écarte cette option et passe à la contre-offensive, dès le 6 septembre, sur la Marne.

II) Novembre 1914- septembre 1916 : Dure confrontation de la guerre sur carte avec les réalités du terrain

BerthelotLe 21 novembre 1914, le général de division Berthelot reçoit son avis de mutation à la tête du 5e Groupe de Divisions de Réserve. Il s’agit d’une disgrâce. Adepte de l’offensive, il doit se « sacrifier » et assumer la responsabilité des échecs d’août 1914, pour conférer une légitimité nouvelle au général Joffre, maintenu en poste. Berthelot est donc propulsé sur le terrain, à la tête d’un corps d’armée, alors qu’il n’a jamais commandé une unité de taille supérieure à celle d’un régiment et ce en temps de paix…

Le 8 janvier 1915, le général Berthelot lance ses divisions à l’assaut dans le secteur de Crouy. Après quelques succès initiaux, ses hommes subissent de plein fouet la contre-offensive allemande. La pression est si forte que Berthelot ordonne le repli derrière la rive gauche de l’Aisne, soit au-delà des positions de départ du 8 janvier… Cet échec, dont il n’assume qu’une part de la responsabilité, mais largement médiatisé, lui vaut d’être rétrogradé au commandement de la seule 53e D.R.

Après un rude apprentissage, il mène sa division avec efficacité, en avril-mai 1915, lors de l’offensive d’Artois. Il retrouve le commandement d’un C.A., le 32e, le 3 août 1915, et le dirige honorablement à l’occasion de l’offensive de Champagne en septembre-octobre.

En mars 1916, le 32e C.A. est plongé dans la fournaise de Verdun, sur la rive gauche. Il subit de plein fouet le choc de l’offensive allemande du 9 avril pour conquérir le Mort-Homme et la cote 304. Sa détermination et son moral bien trempé lui permettent de conjurer les défaillances de ses subordonnés, trop enclins à la retraite. Ayant surmonté la crise, il réussit même, en mai, par quelques succès, à reprendre un certain ascendant moral. En juin, son unité est relevée et sert dans les Vosges puis dans la Somme.

III) Berthelot, « Libérateur de la Roumaine » ?

Conscient des faiblesses du nouvel allié roumain, Joffre autorise l’envoi d’une mission militaire française. Composée de plusieurs centaines d’officiers français expérimentés, elle doit aider l’armée roumaine, complètement novice, à affronter les troupes des puissances centrales, aguerries par deux années de « guerre moderne ». Le choix de l’officier à placer à sa tête n’est pas une tâche aisée. Le candidat doit être doté d’un caractère souple, de « titres de gloire » gagnés sur le terrain et d’une solide connaissance de la conduite des armées. Aux yeux du généralissime français, Berthelot est l’homme de la situation. Averti le 20 septembre 1916, Berthelot émet des réserves avant de se soumettre et de franchir la frontière roumaine, le 15 octobre 1916.

Le général Berthelot en compagnie de la reine Marie

Le général Berthelot en compagnie de la reine Marie

Sagement, il refuse le poste de chef de l’état-major général que lui propose le président du conseil Bratianu. En effet, au-delà de l’honneur de la fonction, les susceptibilités des officiers roumains et russes doivent être ménagées. En outre, en octobre 1916, la situation militaire roumaine est déjà compromise et Berthelot se refuse à assumer les erreurs commises avant son arrivée. Le Forézien choisit d’assumer la direction « de fait », de manière officieuse. Condition sine qua non, il parvient à s’imposer aux officiers roumains et à installer une bonne entente entre Français et Roumains.

Ferdinand Ier roi de Roumanie

Ferdinand Ier roi de Roumanie

A la fin novembre, l’ombre du désastre plane sur le pays. Les armées de la Triplice, dirigées par von Mackensen et von Falkenhayn, s’enfoncent profondément au cœur du pays. Berthelot échafaude un plan habile devant mener à un redressement digne de celui de la bataille de la Marne. S’il parvient à freiner l’avance adverse et à semer le doute dans les états-majors allemands, il ne peut empêcher la chute de Bucarest, le 6 décembre 1916. Disposant enfin d’un soutien massif de l’armée russe, les soldats roumains se rétablissent derrière la rivière Seret et tiennent la Moldavie, en janvier 1917. Les opérations chutent d’intensité et Berthelot peut sereinement entreprendre la modernisation et la réorganisation de la force militaire roumaine. Il se livre à un tri dans les cadres roumains, nombreux étant ceux qui devaient leur poste au clientélisme politique. Il place des officiers français dans les différents commandements, non seulement pour assister la direction des opérations mais également pour organiser l’intendance, les services sanitaires et les transmissions. Enfin, il organise le flux de matériel en provenance d’Europe pour équiper les combattants de matériel moderne. La formation tactique des Roumains est dispensée par des instructeurs français dans des centres spécialisés.

Cet investissement porte rapidement ses fruits. Dès le 23 mai 1918, une immense revue de la nouvelle armée roumaine est organisée devant le roi Ferdinand Ier. Au cours de la même période, Berthelot est proclamé citoyen roumain. Alors que les troupes défilent, tous les esprits sont déjà tournés vers la reprise de l’offensive pour libérer le pays. Le 23 juillet 1917 est le jour tant attendu, les troupes roumaines surgissent de leurs tranchées. Elles remportent des succès significatifs. Cependant, la défaillance de l’armée russe, force Berthelot à renoncer à exploiter plus avant. Bien que la déception soit grande, la valeur et la détermination des soldats roumains restent intacts, dans les batailles défensives d’août. A titre d’exemple, Marasesti, le « Verdun roumain » est encore aujourd’hui une page de gloire de l’histoire roumaine. L’offensive de von Mackensen, dont l’objectif n’était ni plus ni moins que d’envahir les derniers lambeaux du territoire roumain, est tenue en échec.

August von Mackensen, principal adversaire de l’armée roumaine

August von Mackensen, principal adversaire de l’armée roumaine

L’armistice conclu par les hommes de Lénine, contraint la Roumaine à en faire autant, le 9 décembre 1917. Il ne faut pas perdre à l’esprit la prépondérance de l’allié russe. A titre de preuve, le 28 septembre 1917, sur les 75 divisions d’infanterie qui tiennent le front roumain, 59 sont russes et seulement 16 roumaines. A l’inverse de Clemenceau, Berthelot comprend l’intérêt pour la Roumanie d’obtenir une suspension des hostilités. La mission militaire française restant en Moldavie, l’espoir de reprendre les armes, dans des circonstances favorables persiste. Le 3 mars 1918, la paix de Brest-Litovsk est signée entre l’Empire allemand et la Russie bolchévique. Tant le peuple que les autorités craignent une dénonciation de l’armistice de Focşani par l’Allemagne et la reprise des hostilités. Berthelot, lorsqu’il estime possible pour les forces roumaines de mener une défense efficace du réduit moldave, ne convainc plus…Des négociations de paix sont entreprises et la mission Berthelot doit quitter le territoire roumain.

Arrivé le 7 mai au Havre, Berthelot est mis, fin juin, à la tête de la 5e armée. Il se distingue lors de l’offensive allemande du Friedensturm de juillet, puis dans la marche en avant des armées alliées. Simultanément, en septembre, l’armée d’Orient de Franchet d’Espèrey, obtient la rupture stratégique tant recherchée. La Bulgarie s’effondre et bientôt, la frontière roumaine est en vue. Le 7 octobre, pour des raisons de prestige et laver le départ discret de la mission militaire française en Roumanie, le gouvernement français met Berthelot à disposition de Franchet d’Espèrey pour qu’il prépare la seconde entrée en guerre de la Roumanie. Le 13 octobre, Berthelot est à Salonique et prend la direction de l’armée du Danube. Dans la nuit du 9 au 10 novembre, ses troupes franchissent le Danube et entrent en Roumanie. Le lendemain 10 novembre, la Roumanie déclare, à nouveau, la guerre à l’Allemagne. Cette campagne des dernières heures de la guerre, n’est menée que pour des motifs de prestige et de propagande. La formule qualifiant le général Berthelot de « libérateur de la Roumanie » est donc quelque peu abusive.

Entrée triomphale du général Berthelot, à Bucarest, le 1er décembre 1918

Entrée triomphale du général Berthelot, à Bucarest,
le 1er décembre 1918

Berthelot reste en Roumanie et en Ukraine jusqu’en mai 1919. Il appuie les revendications territoriales de la Roumanie, son intervention à Budapest pour renverser le régime bolchévique de Béla Kun et tente, en vain, avec l’appui des troupes blanches de Denikine, de soustraire la Russie méridionale à l’influence bolchévique. De retour en France, il est nommé gouverneur militaire en Lorraine puis en Alsace. Avant sa mort, qui survient le 28 juin 1931, il a pu retourner à plusieurs reprises en terre roumaine.

Par Romain SERTELET

Pour en savoir plus :

GRANDHOMME Jean-Noël, La Roumanie de la Triplice à l’Entente 1914-1919, Paris, Soteca, 2009, 273 p.

GRANDHOMME Jean-Noël, Henri-Mathias Berthelot (1861-1931) du culte de l’offensive à la stratégie globale, ECPAD, 2011, 970 p.

Mars 2012 Mai 2012

Capitaine de Gaulle

Biographie

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 Otto Dix

Capitaine
de Gaulle
 Otto Dix

Crédit Photo : Général Berthelot - © www.forez-info.com
Le général Brugère en 1899 - © Archives de l'Ecole polytechnique, fonds Freycinet
Portrait du général Berthelot - © L'Illustration
Le général Berthelot en compagnie de la reine Marie / Entrée triomphale du général Berthelot, à Bucarest, le 1er décembre 1918 - © ECPAD
Ferdinand Ier roi de Roumanie - © Boris Crăciun
August von Mackensen - © Bundesarchiv

 

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