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01/03/2012Biographie du Mois - Mars 2012 - La Grande Guerre du Capitaine de Gaulle

Biographie du Mois - Mars 2012 

La Grande Guerre du Capitaine de Gaulle 

Charles de GaulleLe général de Gaulle a laissé de volumineux souvenirs sur son action à la tête de la France Libre, les Mémoires de Guerre, et en tant que Président de la Ve République, les Mémoires d’Espoir. De son parcours lors du premier conflit mondial, il n’a rien fait publier de son vivant. Dans sa conception, livrer au grand public le récit de sa campagne personnelle n’avait aucun intérêt pour l’enseignement de la nation. Faire la lumière sur cette page méconnue de sa vie, nécessite d’examiner l’ensemble de la littérature non-officielle de Charles de Gaulle et celle de ses « camarades de front ».

I) 15 août 1914, pont de Dinant : en bon Saint-Cyrien, le lieutenant de Gaulle charge à la tête de ses hommes

Pont de Dinant

Charles de Gaulle naît à Lille, le 22 novembre 1890. Sa vocation pour le métier des armes ne lui vient pas de son milieu familial mais du traumatisme de la défaite de 1870 et de la conviction d’une inévitable « explication armée » avec le Reich de Guillaume II. En septembre 1909, il est reçu 119e au concours d’entrée de Saint-Cyr et choisit de réaliser ses classes au 33e R.I. d’Arras. Le 15 octobre 1910, le jeune sergent intègre la promotion « Fez », de la prestigieuse école spéciale. Un an plus tard, promu sous-lieutenant, il la quitte, 13e, avec cette élogieuse appréciation : « A été continuellement en progressant depuis son entrée à l’école; a beaucoup de moyens, de l’énergie, du zèle, de l’enthousiasme, du commandement et de la décision. Ne peut manquer de faire un excellent officier. » Il retrouve le 33e R.I., dont le chef de corps est un certain Philippe Pétain, qui note ainsi le jeune sous-lieutenant : « digne de tous les éloges ».

La déclaration de guerre le trouve lieutenant à la tête d’une section du 1er bataillon du 33e R.I., au sein de la 2e D.I. du 1er C.A. Conformément au plan XVII, longuement mûri par le général Joffre, Lanrezac lance les troupes de sa 5e armée en avant, à la rencontre de l’ennemi. Sur le chemin de la Belgique, le 9 août 1914, Charles de Gaulle passe par la localité de Rocroi, dans le département des Ardennes. Ce féru d’histoire a certainement perçu comme un bon présage la traversé du champ de bataille où le Grand Condé sauva la France de Louis XIV, le 19 mai 1643. Le 13 août, le 33e R.I. entre en Belgique, le spectre d’un conflit sur le sol de France, à l’image de celui de 1870-71, semble s’estomper dans l’allégresse. L’accueil chaleureux des Belges donne une immense confiance aux soldats français. Bientôt, le 1er C.A. reçoit pour mission de s’appuyer sur la barrière de la Meuse pour empêcher la I. Armee de von Kluck de déboucher sur Paris en empruntant les vallées de l’Oise et de l’Aisne. Le 33e R.I., en compagnie d’autres régiments de la 2e D.I., est engagé, dans la nuit du 14 au 15 août, dans le secteur de Dinant, dont le pont est d’intérêt stratégique.

Le lendemain, la bataille s’engage par l’assaut de deux divisions de cavalerie allemandes, soutenues par cinq bataillons de chasseurs. Dès 8 heures, les 10e et 12e compagnies sont envoyées s’emparer de la citadelle sur la rive droite. Pour sa part, la 11e compagnie est conservée en réserve sur la rive gauche. Le lieutenant lillois relate en ces termes son baptême du feu : « A 6 heures du matin, boum ! boum, la danse commence, l’ennemi bombarde Dinant avec fureur. Ce sont les premiers coups que nous recevons de la campagne. Quelle impression sur moi ? Pourquoi ne pas le dire ? Deux secondes d’émotion physique : gorge serrée. Et puis c’est tout. Je dois même dire qu’une grosse satisfaction s’empare de moi. Enfin !on va les voir ? » Avec honnêteté, Charles de Gaulle n’hésite pas à avouer avoir ressenti de la peur. Toutefois, préparé psychologiquement à cette épreuve depuis de longues années, il la domine aisément.

Plaque à Dinant

Les troupes françaises ne bénéficient d’aucun appui d’artillerie. Celles engagées dans le secteur de la citadelle sont contraintes de battre en retraite et défilent piteusement devant la 11e compagnie. Cette dernière intervient enfin. Elle doit contre-attaquer pour faire obstacle à toute tentative allemande de se saisir du pont et de prendre pied sur la rive gauche de la Meuse. Le jeune officier de Gaulle galvanise ses hommes : « Attendez un peu ! La 11e va donner. On va les foutre à la Meuse. » Puis, c’est l’instant fatidique de l’assaut : « Je hurle : « Première section ! Avec moi en avant ! », et je m’élance… » Mais les théories sur la puissance du choc d’une troupe regroupée et déterminée, s’effondrent sous la puissance de feu des mitrailleuses allemandes. Dans ces circonstances, les officiers sont bien souvent les premières victimes. Charles de Gaulle n’échappe pas à ce phénomène : « J’ai à peine franchi la vingtaine de mètres qui nous séparent de l’entrée du pont que je reçois au genou comme un coup de fouet qui me fait manquer le pied. Les quatre premiers qui sont avec moi sont également fauchés en un clin d’œil. Je tombe, et le sergent Debout tombe sur moi, tué raide ! Alors c’est pendant une demi-minute une grêle épouvantable de balles autour de moi. Je les entends craquer sur les pavés et les parapets, devant, derrière, à côté ! Je les entends aussi rentrer avec un bruit sourd dans les cadavres et les blessés qui jonchent le sol. Je me tiens le raisonnement suivant : « Mon vieux, tu y es ! » Puis, à la réflexion : « La seule chance que tu aies, de t’en tirer, c’est de te traîner en travers de la route jusqu’à la maison ouverte à côté par bonheur. La jambe complètement engourdie et paralysée, je me dégage de mes voisins, cadavres ou ne valant guère mieux, et me voici rampant dans la rue sous la grêle qui ne cesse pas, traînant mon sabre par sa dragonne encore à mon poignet. Comment je n’ai pas été percé comme une écumoire durant le trajet, ce sera toujours le lourd problème de ma vie. »

Charles de GaulleL’ordre de repli est donné, mais ne peut concerner que les hommes valides et assez agiles pour éviter la grêle de plomb. Isolé dans la maison avec d’autres blessés, Charles de Gaulle vit une longue heure d’angoisse. Il craint l’arrivée de l’avant-garde allemande et une inévitable capture. Cependant, de nouveaux canons font entendre leur voix. Ils ne sont pas allemands mais français. L’espoir renaît et les 73e R.I. et 8e R.I. parviennent à reconquérir le terrain perdu et du coup à dégager les malheureux survivants du 33e R.I. Victime d’une « fracture du péroné par balle avec éclat dans l’articulation », Charles de Gaulle est successivement évacué sur les hôpitaux de Charleroi, Arras, Saint-Joseph à Paris, où il subit une intervention chirurgicale, et enfin Desgenettes à Lyon.

II) Octobre 1914-mars 1916 : lourdes pertes, conditions déplorables et stratégie inadaptée… Charles de Gaulle est confiant : la décision interviendra en faveur de la France !

Charles de Gaulle avec ses frèresRemis de sa blessure et de nouveau apte au service en campagne, le lieutenant de Gaulle retrouve son régiment arrageois, à Pontavert, dans le département de l’Aisne, le 18 octobre 1914. Il y prend le commandement de la 7e compagnie et surtout fait connaissance avec la guerre de position. Cette dernière provoque en lui une grande déception. L’inaction domine et les opérations, limitées à de simples coups de main, n’apportent que des gains illusoires, parfois au prix de lourdes pertes. Cet état d’esprit est traduit par une lettre du 15 novembre : « Nous faisons la guerre de sape et occupons de temps en temps une tranchée ennemie, mais à cinquante mètres derrière, il y en a une autre. De temps en temps, la nuit surtout, ou au moment des relèves, fusillades épouvantables d’une tranchée à l’autre, sans aucun résultat bien entendu. » Le militaire de 24 ans attache un soin particulier à fortifier ses positions. Il souhaite tout autant obtenir les meilleures conditions pour mener une défense efficace que de maintenir ses hommes occupés et en forme physique. D’ailleurs, l’officier veille à ce que la discipline soit stricte et à ce que les hommes restent disciplinés et ne négligent pas leur tenue vestimentaire. Les inspections, suivies de punitions, ne sont pas rares. Il n’est cependant pas insensible au quotidien dramatique des Poilus. Il s’en ouvre sans fard à sa famille : « Nous vivons dans l’eau comme des grenouilles, et pour en sortir, il faut nous coucher dans nos abris sur nos lits suspendus. » La période des fêtes est la plus pénible à vivre et même le caractère le mieux trempé peut être pris de mélancolie: « Noël. Quelle triste nuit de Noël nous avons passé. Il pleuvait à verse. »

Son appréciation de la situation générale est toujours marquée par une véritable foi en la victoire : « Depuis que la bataille de la Marne a montré la supériorité française, la guerre est décidée en notre faveur. Le reste est une question de temps et de sacrifice à consentir. » Même s’il ne l’exprime pas clairement, ne pas avoir pu prendre part à l’entreprise de redressement de la France sur la Marne, est sans doute un véritable déchirement pour lui. Conforme à la hauteur de vue et à sa parfaite connaissance de la « mondialisation des conflits » qui guide son action tout au long de sa carrière, il ne néglige pas les autres fronts : « Décembre verra donc sans doute la suprême grande bataille des Russes contre les Allemands renforcés et les Autrichiens reformés. Il est certain que ce sera pour nos alliés une troisième victoire suivie d’une invasion désormais rapide. » Il n’a, cependant, pas une confiance absolue dans le haut commandement des alliés, et peut se montrer très critique sur la manière dont les opérations sont dirigées. Ses critiques à l’encontre du pouvoir politique, sont encore plus acerbes : « L’issue est moins que jamais douteuse. Sans doute l’ennemi pourra la prolonger encore grâce à son énergie et à sa discipline, grâce surtout à l’extrême et irrémédiable infériorité de notre régime. » Il faut dire que Charles de Gaulle n’est pas un partisan du régime parlementaire de la IIIe République. Une partie des conceptions qui président à la rédaction de la constitution de 1958 par le général de Gaulle, sont déjà celles du lieutenant de Gaulle.

Croix de guerre - Premère guerre mondialeLe 18 janvier 1915, il est cité à l’ordre de la 2e D.I. et peut donc arborer une croix de guerre avec étoile d’argent : « A exécuté une série de reconnaissances des positions dans des conditions périlleuses et a rapporté des renseignements précieux. » En février 1915, nommé capitaine à titre temporaire, de Gaulle participe à la vaine offensive de Champagne, dans le secteur de Mesnil-les-Hurlus. Il est l’adjoint du commandant du 33e R.I., le lieutenant-colonel Boud’hors. Sa tâche n’est pas sans risque et le mène souvent en première ligne. Le 6 mars, il est légèrement blessé par un éclat à l’oreille droite. Le 10 mars, c’est sa main gauche qui est atteinte par balle. Ses espoirs de rester au front sont anéantis par une violente infection. Il est hospitalisé au Mont-Dore, en avril suivant. Il retrouve ses camarades, en juin, dans l’Aisne, secteur de Pontavert-Berry-au-Bac. A peine prend-il le commandement de la 10e compagnie, que Boud’hors, fin août, le rappelle à ses côtés en tant qu’adjoint. Le 3 septembre 1915, il est promu capitaine à titre définitif. Du 16 au 21 octobre, il est en permission. A son retour, le capitaine reprend le commandement de la 10e compagnie. Envoyé avec son unité dans la fournaise de Verdun, le chef de compagnie est capturé au village de Douaumont, le 2 mars 1916. (Pour connaître le détail des circonstances de sa capture, cliquez-ici). Une nouvelle page s’ouvre pour de Gaulle.

III) Charles de Gaulle, maître de conférences à l’académie de l’évasion d’Ingolstadt

Avant d’être un prisonnier, Charles de Gaulle est avant tout un blessé. Il est convenablement soigné à l’hôpital de Mayence. Si la blessure physique est rapidement oubliée, la plaie au cœur est bien plus grave. L’officier ressent sa capture, en partie, comme une humiliation, lui qui rêvait déjà très jeune d’achever sa vie sur le champ de bataille. Pourtant, elle n’a rien d’une reddition. Il tombe aux mains de l’ennemi, non seulement blessé, mais également inconscient. C’est seulement à son réveil « au milieu de jeunes troupiers hagards de la garde prussienne », qu’il découvre son nouveau statut. A cela s’ajoute l’impuissance à aider sa patrie en danger et l’éloignement des camarades qui continuent de mettre quotidiennement en jeu leur existence. Profondément ébranlé moralement, sa douleur ne s’éteindra d’ailleurs jamais. Il en rend compte dans une lettre au lieutenant colonel-Boud’hors, datée du 8 décembre 1918 : « la catastrophe qui pour moi, a terminé la campagne […] N’avoir pu assister, comme vous, à cette Victoire, les armes à la main, c’est pour moi un chagrin qui ne s’éteindra qu’avec ma vie ». Cet état d’esprit explique son acharnement, pendant trois longues années, à tenter de s’échapper malgré les dangers et les punitions. Seule l’espérance de pouvoir à nouveau servir au front, entretenue par l’organisation de la prochaine tentative d’évasion, lui permet de « tenir ». De 1914 à 1916, il n’a jamais fait preuve de résignation face aux tranchées et mitrailleuses allemandes, il ne verse pas plus dans ce sentiment, face aux murs et barbelés de 1916 à 1918.

Charles de GaulleUne fois guéri, Charles de Gaulle gagne le camp de prisonniers d’Osnabrück, en Westphalie. Dès cet instant, il élabore une évasion à l’aide d’une barque pour descendre le Danube. Mais le prisonnier de Gaulle du printemps 1916 n’est pas encore le maître de l’automne 1918. Il néglige la règle essentielle de la discrétion et les gardiens ont vent du projet. Le « potentiel fuyard » est donc transféré dans un camp de Lituanie, à Sczuszyn, le 18 juin 1916. Dans sa chambrée, il s’attelle à percer le mur donnant sur l’extérieur. Les gardes s’aperçoivent des « travaux » entrepris par de Gaulle. La sanction ne se fait pas attendre et est terrible. Le camp lithuanien étant dissous, le capitaine de Gaulle est expédié, le 9 octobre 1916, au fort IX d’Ingolstadt en Bavière, résidence des « récidivistes de l’évasion ».

De Gaulle comprend que s’échapper du lieu n’est pas une mince affaire. Pour lui, la seule chance de réussite passe par l’annexe de l’hôpital militaire d’Ingolstadt, réservée aux prisonniers souffrants. La structure est implantée dans la ville même d’Ingolstadt, à huit kilomètres du camp. Par sa mère, Charles de Gaulle obtient un flacon d’acide picrique, officiellement pour soigner ses engelures. Au mépris des graves dangers pour sa santé, il absorbe le contenu du flacon et présente rapidement les symptômes de la jaunisse. Le 17 octobre, soit quelques jours seulement après son arrivée, il est admis dans l’annexe de l’hôpital militaire. Là, il se met à observer avec attention toutes les allées et venues. Certains prisonniers sont amenés, sous la surveillance d’un infirmier, à l’hôpital militaire pour y subir des examens ou soins particuliers. Cet établissement médical, normalement destiné aux soldats allemands, ne fait pas l’objet de surveillance stricte. Les entrées et sorties des civils venant rendre visite aux patients se font le plus normalement du monde. Le plan du jeune captif est donc de se faire conduire, sous la garde d’un complice déguisé en infirmier, jusqu’à l’hôpital militaire proprement dit. De là, vêtus d’effets civils, les deux compères quitteront l’établissement par la grande porte. La conception du plan est d’une simplicité géniale, mais sa réalisation est autrement plus ardue. Le camarade de « belle » est rapidement recruté, il s’agit du capitaine Emile Dupret. Pour dénicher un uniforme allemand, les deux amis ne s’embarrassent pas de scrupules. Parmi les deux infirmiers affectés à la surveillance des prisonniers, plus ou moins malades, l’un semble être accessible. Pourquoi n’améliorerait-il pas sa modeste solde avec l’argent d’officiers français ? D’ailleurs, fournir de l’alcool et des timbres, ne peut pas nuire à l’effort de guerre du grand Reich… Naïvement, l’infirmier se laisse corrompre, mais rapidement les demandes des deux Français changent de nature : carte de la région et…uniforme allemand. Le premier sentiment du soignant allemand est de refuser, ce qu’avaient prévu les deux compères. Ces derniers exercent alors un chantage et menacent de dénoncer le soldat à ses supérieurs, dont la sanction terrible serait au mieux une mutation sur le front ! Il n’a pas d’autre choix et s’exécute… La stratégie patiemment mise en place par les deux candidats à l’évasion a parfaitement fonctionné, même si elle n’est pas forcément conforme avec les tactiques de Saint-Cyr ! Le cas des vêtements civils pose moins de difficultés. De nombreux camarades prisonniers fournissent les éléments nécessaires. Reste à trouver un lieu pour que les deux acteurs puissent changer discrètement de déguisement. La chance est de leur côté! Un prisonnier français, faisant office d’électricien de l’hôpital, dispose d’un petit atelier dans la cour de l’hôpital, la loge idéale! Approché, le technicien accepte de courir le risque d’entreposer les vêtements civils dans sa cabane et d’en confier la clé à de Gaulle et Dupret.

Groupe de prisonniers français du fort IX d’Ingolstadt, en 1917

Groupe de prisonniers français du fort IX d’Ingolstadt, en 1917

Le grand jour intervient le 29 octobre 1916 (le 6 novembre selon les documents allemands), à la tombée de la nuit, un dimanche pour profiter des nombreuses entrées et sorties des civils dans l’hôpital militaire. Le succès est au rendez-vous et l’opération se déroule sans anicroche. En quelques minutes, les deux hommes sont en civils et déambulent dans la ville d’Ingolstadt. Mais le plus dur est-il fait ? Pas si sûr quand on sait que la seconde étape du plan consiste à traverser 300 kilomètres de territoire hostile pour gagner l’enclave suisse de Schaffhouse… Ils ne marchent que de nuit et restent cachés le jour… La saison de l’automne n’est pas idéale : les températures sont très basses la nuit et le jour la pluie règne en maître sans faiblir. La faim est également un compagnon d’infortune bien importun. Après une semaine de ce traitement, les deux évadés, atteignent le 5 novembre, la commune de Pfaffenhofen, à environ deux tiers du parcours. Malgré l’heure avancée, 21 heures 30, la place du bourg est bien fréquentée et les deux Français ne passent évidemment pas inaperçus : « En arrivant sur la place centrale, nous nous trouvâmes au milieu de la jeunesse du bourg qui polissonnait dans la rue. Une semaine de vie sauvage nous avait donné une mine patibulaire qui fut aussitôt remarquée. La foule nous poursuivit, bientôt rejointe par le garde champêtre à bicyclette et par des gendarmes en permission. Arrêtés, nous fûmes conduits au violon municipal où l’on n’eut pas de peine à découvrir notre identité. »

De retour au fort IX d’Ingolstadt, les deux hommes écopent de 60 jours d’arrêt de rigueur, dans des conditions qui feraient s’effondrer le mental de plus d’un homme résolu : « fenêtres closes par volets métalliques, pas de lumière, régime alimentaire spécial, rien pour lire, ni pour écrire, une demi-heure de promenade par jour dans une cour de 100 mètres carrés. » A l’issue de ce « séjour », de Gaulle décide de suspendre ses tentatives. La punition serait-elle parvenue à briser sa volonté et à en faire un prisonnier modèle, se faisant une raison d’attendre le terme des hostilités ? C’est ce que souhaite faire croire le capitaine de Gaulle… Cette attitude est le fruit d’un froid raisonnement. Il a épuisé la seule manière de s’évader du camp bavarois. Il faut donc changer de camp et c’est ce qu’il réclame continuellement aux autorités allemandes, se prévalant de son comportement irréprochable. En attendant qu’une décision en ce sens intervienne, il se consacre à l’étude de la langue de Goethe et globalement de l’ensemble de la culture d’Outre-Rhin. Les connaissances acquises lui seront d’une grande utilité pour le rôle qu’il tiendra trois dizaines d’années plus tard, à la tête de la nation française… Ne perdant pas de vue le conflit en cours, le capitaine étudie tous les communiqués officiels allemands et les récits paraissant dans la presse. Enfin, conscient qu’il reste un officier français, il s’attache à réaliser au profit de ses camarades toutes sortes de conférences sur la conduite des opérations, le rôle d’un officier,… Il en profite pour y glisser, de manière implicite pour ne pas éveiller les soupçons des auditeurs allemands, des conseils aux éventuels « préposés à l’évasion ». Au fil des années de captivité, il tisse des liens avec d’autres détenus, promis également à des destins d’exception : le futur maréchal Toukhatchevski, le futur général Catroux, Roland Garros ou encore l’éditeur Berger-Levrault. Enfin, au terme de huit mois de ce « stage de sagesse », le 20 juillet 1917, arrive la nouvelle tant attendue : de Gaulle est transféré au camp de Rosenberg, en Franconie.

En fait de camp, il s’agit d’un ancien château planté sur un piton rocheux. De Gaulle bénéficie d’un confort autre qu’à Ingolstadt avec une chambre dans l’aile du château destinée aux prisonniers et même une fenêtre donnant sur l’extérieur. Mais il en faut plus pour faire perdre le goût de la liberté au bouillant capitaine. L’expert en évasion dresse rapidement un état des lieux. Le corps de logis est ceint d’un profond fossé, auquel succèdent un rempart intérieur, un second fossé, un rempart extérieur et enfin l’à-pic rocheux de quelques dizaines de mètres. Le chemin de ronde du premier rempart est garni de sentinelles permanentes alors que le second n’est parcouru que par des patrouilles. Les conditions d’évasion semblent donc problématiques mais pas insurmontables pour un homme expérimenté et imaginatif… Au fil des jours, toujours aidé par son don hors norme d’observation, le capitaine de Gaulle trouve une solution à chacun des obstacles dressés sur le chemin de la liberté. Il remarque que le bâtiment des prisonniers communique avec le premier étage d’une vieille tour. La partie basse de cette dernière est au niveau du fond du premier fossé. Crocheter la porte reliant le logis des prisonniers à la tour, et desceller patiemment, nuit après nuit, une pierre des fondations noyées sous les broussailles, permettrait, au moment choisi, d’accéder au fossé. De là, pour gagner le second fossé, il faut franchir une porte voûtée perçant le rempart intérieur. Prendre une empreinte de la serrure au cours de la promenade quotidienne et concevoir un passe est à la portée d’une main habile. Quant aux sentinelles, le climat pluvieux de l’automne devrait les confiner dans leurs guérites, au champ de vision extrêmement réduit… L’accès au sommet du rempart extérieur est possible à l’aide d’une échelle fabriquée de toutes pièces… Une fois en haut, entre deux patrouilles, une corde doit permettre au capitaine de se laisser descendre le long de la paroi rocheuse. De Gaulle a besoin d’aide pour mener à bien ce nouveau projet et trois codétenus sont recrutés : les lieutenants Tristani, Angot et Prévot. Quelques heures avant l’exécution de l’opération, le capitaine Montéty se joint au petit groupe. Tristani est parvenu à forger un outil crochetant la serrure de la porte du rempart intérieur. Au sujet de l’échelle, elle est conçue avec du bois normalement obtenu pour fabriquer une armoire. Chaque membre de l’expédition en emporte un élément démontable.

La nuit du 15 octobre, les fugitifs parviennent sans incident jusqu’au sommet de la muraille extérieure. La corde, faite à l’aide de draps, est jetée dans le vide. L’ennui est qu’elle est trop courte d’une dizaine de mètres. La hauteur de la paroi rocheuse avait été estimée à une trentaine de mètres au lieu de quarante. Gardant leur sang froid, les cinq français se mettent à la recherche d’un endroit plus propice. Un peu plus loin, ils découvrent une plateforme dans le dernier tiers de la paroi rocheuse. La descente peut donc se faire en deux temps. Le seul problème est qu’un membre de l’équipée doit se sacrifier pour rester sur le rempart et jeter la corde à ses complices déjà descendus sur la plateforme intermédiaire. Montéty se porte volontaire et autorise la fuite de ses quatre camarades. A nouveau le point de mire des quatre marcheurs est l’enclave de Schaffhouse, cette fois distante de plus de 450 kilomètres… Après dix jours d’aventure, les évadés trouvent refuge dans un pigeonnier. Des paysans ayant aperçu la scène, font appel à un soldat chargé de la garde de prisonniers russes travaillant dans les champs. Fort de l’appui d’un homme en armes, les paysans cernent le pigeonnier et contraignent les fugitifs à se rendre. De Gaulle est réexpédié sans ménagement à la forteresse de Rosenberg.

Le capitaine de Gaulle, après cette tentative très sérieuse, craint d’être transféré à Ingolstadt. Il décide d’échafauder un nouveau plan, rapidement exécutable. Pour la seconde fois, la manœuvre consiste à exploiter le fait que les garnisons ne peuvent se passer des civils. En effet, si une aile du château est réservée aux prisonniers, une autre l’est à des ménages civils, employés à l’entretien du fort. Les deux ailes donnent vue sur la cour intérieure, qui permet, par une porte gardée, de quitter l’enceinte de la forteresse. Une sentinelle effectue une ronde dans la cour et une seconde est affectée à la porte d’entrée. De sa fenêtre, le capitaine de Gaulle observe le va et vient, sans contrôle, des civils pour entrer et sortir de la forteresse. Tristani est partant pour tenter l’aventure avec de Gaulle. Le principe est à nouveau simple, même s’il nécessite matériel et complicité. A la nuit tombée, le 30 octobre 1917, alors que la porte est encore ouverte, les deux hommes profitent des quelques dizaines de secondes pendant lesquelles la ronde de la sentinelle ne lui permet pas de garder un œil sur les fenêtres de l’aile des prisonniers. Ils descendent à l’aide d’une corde par une fenêtre dont l’un des barreaux a été préalablement scié. Un complice retire la corde et replace le barreau. Les deux français, déguisés en simples civils avec fausse barbe et lunettes, se dirigent vers la sortie, dont la porte est ouverte en permanence de jour. La sentinelle de faction à la voûte ne prête aucune attention particulière aux deux « civils ». Une fois dehors, plus question de gagner la Suisse à pied. La Hollande est la destination finale du voyage, qui doit se faire en train ! Ils parcourent sans difficulté les 25 kilomètres jusqu’à la gare de Lichtenfels et y arrivent à minuit. Dépourvus de papiers, ils sont cependant « cueillis » par les gendarmes chargés des contrôles d’identité, à 5 heures, le 31 octobre. L’alerte d’évasion avait été rapidement donnée par un civil allemand ayant observé l’échappée par la fenêtre.

Lors du débarquement du train des deux compères, une échauffourée éclate entre de Gaulle et le sergent Heinrich Meyer. Ce dernier ordonne aux deux prisonniers de monter dans un wagon de troisième classe. De Gaulle, arguant de son statut d’officier, exige de voyager, au minimum, en seconde classe. Le ton monte entre les deux hommes et les civils commencent à s’attrouper. Heinrich Meyer, pour en finir, entreprend de faire embarquer le capitaine de force. De Gaulle l’interpelle vertement : « Ne me touchez pas avec vos mains sales », le mot « cochon » est également prononcé. Quelques heures plus tard, le capitaine de Gaulle est de retour à…Ingolstadt. Mais l’affaire du quai de la gare de Lichtenfels n’en reste pas là car le sergent Meyer a déposé une plainte. Une enquête est ouverte et de Gaulle est auditionné par un officier de justice militaire, le 8 janvier 1918. Il choisit de manier l’humour et l’ironie. Les comptes rendus du conseil de guerre d’Ingolstadt prennent l’apparence de ceux d’un conseil de discipline scolaire ! Selon le prévenu français, les mains du sergent Meyer étaient réellement sales et le mot « cochon » s’adressait en réalité à Tristani, dans le contexte suivant : « il pense pouvoir embarquer les officiers français comme des cochons ». En 1927, lors de la rédaction de son rapport pour l’obtention de la Médaille des Evadés, au sujet de cet incident, de Gaulle prit une hauteur « olympienne » : « arrêté par les gendarmes en gare de Lichtenfels et bousculé par eux, je les avais rappelés au sentiment des distances ». Le verdict tombe en avril 1918, de Gaulle est condamné, pour outrage, à 14 jours de prison. Transféré à la prison de Passau, il a l’effroi de constater qu’il est en compagnie de condamnés de droit commun. S’insurgeant contre ce fait, il écrit au général allemand Peter, responsable des camps de prisonniers d’Ingolstadt. Il menace d’entreprendre une grève de la faim. Finalement, il est renvoyé, au bout de trois jours, à la forteresse de Magdebourg, où il termine de purger sa peine avec d’autres officiers français. Néanmoins, la « lettre insolente » adressée au général Peter, lui vaut une nouvelle condamnation.

Entrée de la forteresse de Wülzburg

Entrée de la forteresse de Wülzburg

Le camp de prisonnier d’Ingolstadt est dissout, le 18 mai 1918. Charles de Gaulle intègre la forteresse de Wülzburg. En compagnie d’un nouveau complice, le lieutenant Meyer, il opte pour une version « revue et augmentée » de l’exploit de l’hôpital d’Ingolstadt. Meyer, déguisé en soldat allemand doit accompagner de Gaulle à la sortie, comme s’il s’agissait d’un simple transfert du prisonnier vers un autre camp. Pour accentuer la crédibilité de la scène, il est prévu que l’Abbé Michel, vieux camarade de détention de Charles de Gaulle déjà du temps d’Ingolstadt et futur curé de Varennes en Argonne, simule des adieux jusqu’à la grille. L’uniforme allemand est subtilisé dans l’atelier du tailleur du camp. Quant aux vêtements civils, indispensables pour poursuivre l’aventure au-delà des murailles du camp, ils parviennent par le « service logistique » dirigé par la mère de Charles de Gaulle. Grâce à un officier français rapatrié en France pour raison de santé, Charles a pu transmettre à Jeanne un code pour déchiffrer des demandes insérées dans les textes anodins de ses lettres. Au fil des colis familiaux, il reçoit, pièce par pièce, le nécessaire pour constituer deux tenues anodines. Le plan se déroule selon les prévisions, en fin d’après midi du 10 juin 1918. Une fois à l’extérieur, les deux compères revêtent les effets civils dissimulés dans une valise et prennent le chemin de Nüremberg. Deux jours plus tard, ils sont interpellés par des gendarmes ayant dressé un barrage routier. Ils reprennent la direction des geôles de Wülzburg.

Scénographie du mémorial Charles de Gaulle, évoquant son passage dans la Grande Guerre

Scénographie du mémorial Charles de Gaulle, évoquant son passage dans la Grande Guerre

Avant le terme des hostilités, de Gaulle a le temps de concevoir et d’exécuter un ultime essai d’évasion. Une fois par semaine, deux prisonniers français, accompagnés du même nombre de sentinelles allemandes, sont chargés de la corvée de linge. Il s’agit d’assurer le transport d’un panier à linge jusqu’à la blanchisserie de la localité de Weissenburg. Un point retient l’attention du capitaine français : le panier est assez volumineux pour contenir un homme de taille normale à l’aise, un peu moins pour les presque deux mètres de Charles de Gaulle… Il pousse ses investigations et interroge les prisonniers français affectés à la tâche du transport. Le panier est cadenassé par le fourrier allemand ? Truquer les charnières est possible. S’introduire et s’extraire du paquet ? Des espaces temps de quelques minutes au cours desquels le panier n’est pas surveillé semblent favorables. Le matin du 7 juillet 1918, de Gaulle passe à l’action. Comme à l’accoutumée, le fourrier cadenasse le panier et quitte la buanderie pour aller solliciter deux sentinelles d’escorte. A peine a-t-il fait quelques pas que de Gaulle et deux « serruriers » se glissent dans la pièce. Les axes des charnières du couvercle du panier sont chassés et le panier vidé. Le contenu est dissimulé par les deux détenus préposés à la corvée de linge. Charles de Gaulle prend place et le couvercle est rabattu. Les deux extrémités d’un câble, soigneusement peint de couleur osier et passant par les charnières, sont fermement tenues entre les mains du capitaine français et permettent de maintenir le panier fermé. Au retour du fourrier, tout lui parait normal et il ordonne l’acheminement. Une fois déposé dans le couloir de la blanchisserie, de Gaulle attend un moment de calme pour retirer le câble, surgir et s’éclipser vers l’extérieur. Il parvient à gagner Nüremberg pour prendre un train de nuit, direction Aix-la-Chapelle. Seulement, une violente grippe intestinale le contraint à accélérer son programme et à s’embarquer de jour. Pour éviter de devoir adresser la parole à qui que ce soit, il se couvre la bouche d’un bandeau, pour simuler une fluxion. Deux policiers effectuent une inspection des papiers et l’inévitable se produit. De Gaulle reprend le chemin de Wülzburg avec une nouvelle peine de 60 jours d’arrêt de rigueur. Le soir même du 11 novembre, la nouvelle de l’Armistice atteint les prisonniers du camp. Conformément aux termes de la convention, de Gaulle quitte les lieux, le soir même. Cette fois personne ne se met en travers de son chemin et il regagne le sol de France, à Lyon, le 3 décembre 1918.

Le parcours de Charles de Gaulle durant la Grande Guerre est marqué par un énorme courage physique et moral, tendu vers un seul but : servir la France. Estimant n’avoir fait que son devoir, le capitaine, devenu général, ne tenta jamais d’exploiter son passé à des fins politiques. Ce n’est que dans les années 90 qu’une véritable redécouverte s’est produite. L’étude de l’action du capitaine, montre qu’une bonne partie des principes et traits de caractères du dirigeant de la France Libre des années 40 et de la Ve République des années 60, sont déjà présents au début du XXe siècle. L’apport essentiel de l’épreuve de 1914-1918, sur la personnalité de Charles de Gaulle, est à rechercher dans sa captivité. La profonde connaissance de la société et de la mentalité allemande qu’il acquiert pendant trois ans, lui permit d’amorcer une improbable réconciliation franco-allemande, moins de vingt ans après la capitulation de mai 1945…

Par Romain SERTELET

Sources et bibliographie :

DE GAULLE Charles, Lettres, Notes et Carnets, tome 1 : 1905-1918 et tome 2 : 1919-1940, Paris, Plon, 1981.

INSTITUT CHARLES DE GAULLE, Histoire de la Grande Guerre, De Gaulle soldat, 1914-1918, Mamelles éditions, 1999.

DE GAULLE Charles VENDROUX Charles et BOUD’HORS Gérard, La génération du feu 1914-1918, Paris, Plon, 1983.

www.charles-de-gaulle.org

Février 2012 Avril 2012

Joseph Doumenc

Biographie

du

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Général Berthelot

Joseph Doumenc Général Berthelot

Crédit Photo : Charles de Gaulle - © SHD
Pont de Dinant - © http://kaleidoplumes.canalblog.com
Plaque à Dinant - © Wikipédia – Mica
Charles De Gaulle, capitaine dans l’armée française avec ses frères Jacques (1893-1946), l’ainé Xavier (1887-1955) et le cadet Pierre (1897-1959) lors d’une permission à Paris en 1919 - © Rue des Archives / PVDE
Croix de guerre première guerre mondiale - © www.premiere-guerre-mondiale-1914-1918.com
Groupe d'officiers prisonniers au Fort IX d'Ingolstadt vers 1917 - © http://alain.aussedat.free.fr
Entrée de la forteresse de Wülzburg - © http://thekraut.solidwebhost.com
Scénographie du mémorial Charles de Gaulle, évoquant son passage dans la Grande Guerre - © Mémorial Charles de Gaulle

 

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