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Image Le docteur Albéric Pont

19/04/2012Le docteur Albéric Pont (1870-1960), chirurgien-dentiste, médecin et créateur du centre de chirurgie maxillo-faciale de Lyon en 1914

Le docteur Albéric Pont (1870-1960), chirurgien-dentiste, médecin et créateur du centre de chirurgie maxillo-faciale de Lyon en 1914

Par Xavier Riaud*

Lorsque j’ai travaillé sur la Première Guerre mondiale, j’ai tout de suite été fasciné par la personnalité et l’histoire du Dr Albéric Pont. C’est son histoire que j’ai souhaité vous raconter à travers des archives issues de sa propre famille.

Albert Pont

Dr Albéric Pont (1) (1870-1960)

1/ Un jeune homme brillant

Il naît à Bagnols-sur-Cèze (2), le 24 février 1870. Il est le seul survivant d’une fratrie de 7 enfants. Sa mère lui donne le prénom du saint du jour de sa naissance.

En juillet 1888, il est reçu au baccalauréat section philosophie et en novembre 1888, il obtient un baccalauréat section sciences.

A 18 ans ½, il débute des études de médecine à Lyon.

En 1891, il est reçu 7ème au concours de l’externat et le 12 octobre 1895, il est interne des Hôpitaux de Lyon. A ce moment précis, Albéric se pose des questions quant au sens à donner à sa carrière.

Claude Martin (1843-1910), médecin et dentiste, parvient à le convaincre de partir étudier l’art dentaire à Genève. Pont accepte. Il a 28 ans. Il reste 8 mois en Suisse.

En 1899, il s’installe à Lyon. Il devient stomatologue et dans le même temps, est chargé de cours à la Faculté.

2/ Ouverture de l’Ecole dentaire de Lyon

Le 12 décembre 1899, sept dentistes français fondent l’Ecole dentaire de Lyon (3) (Pont, Ravet, Eugène Bonnaric, Jules Bonnaric, Pilois, Rouvier et Michaud).

Figure sur le compte-rendu de séance, Harwood (4), dentiste américain, qui ne fera pas partie de l’équipe enseignante puisque d’origine étrangère et le Dr Raffin, chirurgien à Saint-Joseph, spécialisé dans les organes génito-urinaires. Pilois meurt de la tuberculose, un an après. L’école et le dispensaire dentaire de Lyon sont de 1902 à 1928, situés 20, quai de la Guillotiè- re (actuel Quai Victor-Augagneur).

Dans sa séance du 13 octobre 1899, la Société de l’Ecole et du Dispensaire dentaires de Lyon nomme Albéric Pont, qui n’a pourtant participé à sa création qu’en deuxième intention, directeur de cette école, Gaspard Félix Guillot en étant le véritable fondateur.

La décision de créer cette structure émane de l’Association des Dentistes de France en 1898, dont Martin est alors le président et Tellier (1862-1940), le secrétaire.

Albéric (5) est le directeur de cette école. Il le reste jusqu’en 1943. Il ne sera président du Conseil d’administration qu’à partir de 1937 et ce, jusqu’en 1943.

En parallèle de cette activité, il assiste à la première séance de la Société Odontologique qu’il a fondée, le 10 mai 1900 et le 15 janvier 1910, il met en page le journal La Province dentaire pour la première fois.

En 1909, il détermine un indice dentaire destiné à l’orthodontie qui conserve son nom (6). Il met aussi au point un élévateur pour extraire les dents qui garde son nom également.

3/ 1914 : ouverture du centre de chirurgie maxillo-faciale de Lyon

Au début de la guerre, Pont appartient à la haute bourgeoisie lyonnaise.

Par patriotisme, il décide de s’engager et occupe la fonction d’infirmier 2ème classe à la gare de Perrache.

Alors que la circulaire n°14 198 C/7 « Organisation de Services spéciaux de stomatologie de prothèse maxillo-faciale et de restauration de la Face » rédigée à Bordeaux le 10 novembre 1914 officialise un service existant déjà au Val-de-Grâce (7) considéré comme le premier en France, la nécessité se faisant ressentir, Albéric (8) crée dès le 15 septembre 1914, le Centre maxillo-facial pour les mutilés de la face de Lyon constitué de 30 lits, avec l’accord de l’administration des hospices et du conseil d’administration de l’Ecole dentaire. La circulaire ministérielle du 10 novembre (émanant de Justin Godart (1871-1956), Sous-secrétaire d’Etat au Service de Santé des Armées de 1915 à1918) demande au Gouvernement militaire de Lyon de faire appel au Dr Francisque Martin, au Dr Julien Tellier ou au Dr Pont pour diriger ce centre qui s’ouvre à partir du 1er décembre 1914. C’est le Dr Pont qui est finalement choisi. Ce centre est situé au 13, quai Jaÿr et 22, rue de Saint-Cyr, dans le 9ème arrondissement de Lyon (9). Il porte le nom d’hôpital complémentaire n°19. L’Ecole dentaire (10) quant à elle, devient un centre d’appareillage pour édentés et son laboratoire fabrique les prothèses maxillo-faciales.

Justin Godart

Justin Godart (11) (1871-1956)

4/ La Grande Guerre

Albéric (12) dispose de 4 dentistes sous ses ordres. Ils soignent 800 blessés à la fin 1915 et assurent tous les soins et empreintes. La capacité maximale de 850 lits n’est atteinte qu’en 1917. Son service traite 7 000 blessés sur toute la durée de la guerre.

Le 7 avril 1916, Pont (13) et ses hommes fêtent leur promotion au grade d’officiers dentaires. En 1916, Albéric reçoit le Prix Claude Martin de l’Académie de Médecine. En 1917, il est fait Chevalier de la Légion d’Honneur.

Au début de la guerre, il n’existe pas d’appareil pour immobiliser les maxillaires fracturés. Face aux dégâts constatés, Albéric (14) met au point une trousse d’urgence à utiliser immédiatement sur le front pour immobiliser les mâchoires fracturées dès la prise en charge du blessé sur le front. En complément des prothèses en céramique, vulcanite ou celluloïd, souvent lourdes et pas toujours esthétiques, il précise également la formule d’une pâte facile à modeler et qui donne un résultat esthétique satisfaisant. Certaines prothèses sont fixées à l’aide de vis ou de crochets dans les parties osseuses de la face, d’autres sont directement apposées sur la peau. A Lyon, bien que des greffes osseuses ou cutanées aient été réalisées, elles sont en faible quantité. En effet, la crainte de l’inconnu du résultat en a limité le recours.

Il ne faut pas oublier la plaque de Pont (= contention pour fixer les disjonctions maxillaires) et l’arc de Pont (= fil métallique préparé à l’avance en cas de fracture, fixé sur les faces linguales et vestibulaires des dents afin d’en remplacer d’autres disparues).

Il est médecin-chef pendant la durée du conflit, du centre maxillo-facial de la XIVème région. Il y reste en fonction sans solde et bénévolement après la démobilisation.

Albert Pont

Albéric Pont (15) en cours d’intervention (deuxième en partant de la gauche avec une charlotte sur la tête)

5/ Après la guerre…

Marié dès 1901 et père de 5 enfants (le dernier naît en 1917), il s’installe définitivement en 1917 dans sa propriété de La Mulatière.

En 1919, il se rend en tant que chargé de mission, à Rome (16), au Congrès interallié des mutilés de guerre. En 1936, se tient à Paris, le Congrès de Stomatologie dont il assure la présidence. Le 3 mars 1937, il prend la fonction d’administrateur des Hospices civils de Lyon (17), responsabilité qu’il quitte le 20 août 1941.

Lors de la Seconde Guerre mondiale, en 1940, à la demande de Justin Godart, Pont crée une école clandestine de mécaniciens-dentistes pour les intellectuels « non-aryens ».

Le 1er février 1950, il est nommé président du Conseil d’administration des Hospices civils de Lyon (18). Le 9 janvier 1952, il en est le président honoraire. Il démissionne de ses postes, le 20 avril 1959 et le 2 février 1960, il meurt à l’âge de 90 ans.

6/ Son oeuvre

Son œuvre est colossale. Il écrit pas moins de 115 articles de 1897 à 1937, dont 9 pendant la guerre 14-18. Il est aussi l’auteur de 2 livres intitulés « Précis des maladies de la bouche » (1921) et « L’orthodontie dans la pratique courante » (1928), publiés tous les deux, aux éditions Doin (19).

NOTES

(1) Hospices civils, communication personnelle, Lyon, 2007, © Hospices civils.
(2) , (3) , (5) , (15) , (17) , (19) Fumex Jean-Pierre, Le Docteur Albéric Pont, sa vie, son œuvre, Thèse Doct. Méd., Lyon, 1971, pp. 6-63. Cette thèse a été écrite après études des archives de la famille Pont fournies par ses descendants directs ainsi qu’après études des archives des Hospices civils de Lyon.
(4) , (6) , (18) Lamendin Henri, Praticiens de l’Art dentaire du XIVème au XXème siècle (Recueil d’Anecdodontes), L’Harmattan (éd.), Collection Médecine à travers les siècles, Paris, 2006, pp. 139-140; 143.
(7) , (12) Ferret-Dussart Karine, La chirurgie maxillo-faciale à travers l’histoire, Glyphe et Biotem (éd.), Collection Société, histoire et médecine, Paris, 2004, pp. 152-154
(8) Delaporte Sophie, Gueules cassées de la Grande Guerre, Agnès Viénot (éd.), Paris, 2004, pp. 258-259.
(9) Domeck François-Eric, Les « Gueules cassées » de la Grande Guerre. Réhabilitation prothétique et chirurgicale : vers une identité retrouvée, Thèse Doct. Chir. Dent., Lille 2, 2006, pp. 29 à 31.
(10) , (16) Riaud Xavier, Première Guerre mondiale et stomatologie : des hommes d’exception…, L’Harmattan (éd.), Collection Médecine à travers les siècles, Paris, 2008, pp. 129-132.
(11) Musée du Service de Santé des Armées au Val-de-Grâce, communication personnelle, Paris, 2007, © Musée du Service de Santé des Armées au Val-de-Grâce.
(13) Augier Sylvie, Les chirurgiens-dentistes français aux Armées pendant la Première Guerre mondiale (1914-1918) : Organisation d’un service dentaire et stomatologique, Thèse Doct. Chir. Dent., Lyon I, 1986, p. 9.
(14) Spilmont Aude, La chirurgie plastique doit beaucoup aux gueules cassées, in Actualités, http://www.lyoncapitale.fr, pp. 1-3.

* Docteur en Chirurgie Dentaire, Docteur en Epistémologie, Histoire des Sciences et des Techniques, Lauréat de l’Académie Nationale de Chirurgie Dentaire, Membre associé national de l’Académie Nationale de Chirurgie Dentaire.

 

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