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Image Le plateau de Bolante

19/12/2012Lieu du Mois - Décembre 2012/Janvier 2013 - Le plateau de Bolante

Lieu du Mois - Décembre 2012/Janvier 2013 

Le plateau de Bolante, baptistère sanglant des Garibaldiens 

Plateau de Bolante

Le plateau de Bolante par Félix VALLOTON

« Un hurlement formidable retentit : « Avanti ! Avanti ! Viva l’Italia ! Italia ! Italia »
Les coudes s’appuient contre les parois de la tranchée, les fusils servent de leviers ; on fait des efforts inouïs, on aide et l’on est aidé. Enfin on est dehors ; d’un bond l’on se trouve dans la mêlée.
« Vive la République ! Vive la France ! »
Les volontaires, évitant les buissons, s’élancent comme des lévriers vers les tranchées ennemies.

Tout à coup une grêle de plomb allemand s’abat sur nous, et le crépitement strident de la mitrailleuse se fait entendre ; l’écorce des arbres vole en l’air, les arbustes se plient, se brisent, rompus par une main invisible.

Les premiers des nôtres sont tombés ; je vois Attilo Tua appuyé à son fusil, et qui semble viser ; il est mort ainsi. Sur la terre, des flaques de sang noir, coagulé. Les rafales rageuses nous cinglent, nous fauchent. Des cris atroces, des hurlements furieux, l’étouffante chaleur du feu et de la poudre ! De nouveaux détachements surviennent ; d’autres morts. Un clairon sonne, sonne ; soudain il se tait. C’était Galli, qui maintenant gît la face contre terre, serrant encore son instrument dans son poing. Une balle a traversé le clairon et lui a fracassé la gorge. »

Capitaine C. MARABINI in Les Garibaldiens de l’Argonne

I) Automne 1914 : lutte acharnée pour la forêt d’Argonne

Dans la phase initiale de la guerre, interrompue par le redressement français consécutif à la bataille de la Marne, la forêt d’Argonne avait été négligée par les deux adversaires. Cependant, avec la stabilisation du front, elle devient un enjeu pour assurer la continuité des lignes. Allemands comme Français s’évertuent à se chasser les uns les autres de l’Argonne de manière à protéger ou à améliorer leurs voies de communication.

A la mi-octobre, du point de vue du rapport de force, le XVI. A.K. (Armee-Korps : corps d’armée) et la 27. I.D. (Infanterie-Division : division d’infanterie) de la V. Armee du Kronprinz impérial s’opposent au 2e C.A. de la 3e armée du général Sarrail. L’avantage est du côté des Landser qui disposent de Minenwerfer fort utiles dans le combat forestier et surtout d’un chef habile, le General von Mudra, partisan de la progression par coups de buttoir à objectifs limités.

Pour couper la voie de chemin de fer Châlons-Verdun, conformément à la volonté du Kronprinz d’isoler cette dernière place forte, von Mudra concentre ses assauts sur le bois de la Gruerie, la vallée de la Biesme, le Four-de-Paris et la crête de la Haute-Chevauchée. Le 12 novembre, les soldats de von Mudra débouchent du bois de la Gruerie et réussissent à prendre pied sur le plateau de Bolante formant un saillant pointant vers la crête de la Fille Morte et menaçant de déborder la position clé du Four de Paris. Le 2e C.A. parvient dans les semaines suivantes à contenir la poussée allemande et même à reconquérir une partie du terrain cédé.

II) Décembre 1914 : L’enthousiasme des Garibaldiens carte maîtresse française ?

Consécutivement à la déclaration de neutralité italienne, de nombreux transalpins installés aux quatre coins du monde décident de s’enrôler dans la Légion Etrangère pour s’opposer à la Triplice. Devant l’afflux de volontaires, un régiment au complet est mis sur pied : le 4e Régiment de Marche de la Légion Etrangère (RMLE) du 1er Régiment Etranger. A sa tête, est placé Peppino Garibaldi, petit-fils de l’illustre « Guiseppe ».

Rapatriement de la dépouille de Bruno Garibaldi par ses compatriotesL’unité est affectée en décembre à la 10e D.I. du général Gouraud, évoluant dans le cadre du 2e C.A. du général Gérard. Cependant, le commandement français n’a aucune idée précise sur la manière d’employer cette unité dont certains doutent de la fiabilité. Or les Garibaldiens montrent une grande impatience à affronter l’ennemi, en le chargeant à l’image des plus fameux épisodes de l’épopée du Risorgimento.

Rapatriement de la dépouille de Bruno Garibaldi par ses compatriotes

Finalement, une attaque par le 4e RMLE du bois de Bolante est planifiée pour le 26 décembre, sans qu’à la lecture des journaux de marche il soit possible d’éclairer son objectif réel. Aucune préparation particulière n’est mise en œuvre, la précipitation et l’improvisation semblent dominer.

Le jour de Noël, les Garibaldiens cantonnent à la Pierre Croisée. Dans la soirée, un ordre parcourt le bivouac : le régiment doit gagner les premières lignes dans une marche de nuit pour assaillir les positions allemandes du bois de Bolante à l’aube du 26 décembre. Les officiers du régiment sont pris au dépourvu et ne peuvent aucunement se familiariser avec le futur champ de bataille. Les délais extrêmement brefs ne permettent aucune reconnaissance et seules quelques vagues indications verbales, appuyées par des croquis sommaires, leur sont délivrées. Parmi les hommes la volonté d’en découdre n’exclut pas la froide lucidité comme en témoigne le capitaine Marabini : « Plus d’un visage était triste hier soir, plus d’une main a écrit, nerveusement, un salut à la maman, plus d’une âme a eu le pressentiment de la fin prochaine. Il a fait froid, cette nuit, et l’on n’a pu allumer les feux, parce qu’il eût suffi d’un petit panache de fumée pour nous faire massacrer par les marmites. On s’est donné mutuellement l’accolade, et l’on a passé toute la nuit à parler de la patrie lointaine, à se répéter des recommandations, à échanger des espérances ; mais tout le monde était serein. »

Secteur argonnais, hiver 1914-1915

Secteur argonnais, hiver 1914-1915 (cliquez-ici pour agrandir)

III) 26 décembre : les chemises rouges s’empêtrent dans les barbelés allemands…

Drapeau de la légion garibaldienneA 4 heures, les hommes atteignent le cantonnement dit « de l’étoile », où ils déposent leurs sacs et adoptent un ordre de marche en colonne. Au cours de l’ultime étape d’approche, deux salves de 75 tombent trop court et frappent les Garibaldiens causant la mort d’un officier et de quatre hommes ainsi que plusieurs blessés. S’il n’entame pas la détermination des légionnaires, ce tir fratricide ne peut qu’être interprété comme un sombre présage. Les Garibaldiens sont accompagnés dans l’obscurité de la forêt par des guides fournis par les régiments tenant les premières lignes. Cependant, au bout de 150 mètres de progression, un constat s’impose : une véritable pagaille règne dans le régiment du fait de multiples erreurs d’orientation. Au début de la progression, le 1er bataillon se tenait à droite du 2e mais finalement ce dernier se retrouve sur la gauche et une bonne partie des deux bataillons est mélangée. Le silence est rompu, donnant l’alerte aux sentinelles allemandes. A 8 heures 30, le jour est déjà levé mais Peppino tente toujours de réorganiser son dispositif. A cet instant, un officier d’ordonnance de la 10e D.I. le somme d’attaquer immédiatement.

Le lieutenant-colonel s’exécute et fait sonner la charge par les tambours et les clairons. Les Garibaldiens dépassent la tranchée de première ligne française tenue par les fantassins du 76e R.I. et s’élancent en direction de la tranchée allemande distante d’une cinquantaine de mètres. Le drame de la défaite du 3 novembre 1867 des volontaires Garibaldiens à la Mentana se répète quasiment cinquante ans plus tard. Cependant, les Allemands et leurs Mauser remplacent les Français et leurs Chassepot. Les Landser expérimentés ne se laissent pas impressionner par ces hommes braves et pleins de vigueur des Ier et IIe bataillons, accompagnés par quelques sections des 10e et 11e compagnies du IIIe bataillon. A peine les Transalpins ont-ils avancé de quelques mètres qu’un feu d’enfer s’abat sur eux et fauche leurs rangs. Seules quelques poignés d’hommes du Ier bataillon parviennent à proximité de la tranchée allemande mais les barbelés brisent net leur élan. Un mouvement de retrait désordonné s’amorce et les survivants tentent de gagner le salut : la tranchée française du 76e R.I. Les Garibaldiens sont ralliés puis regagnent leur cantonnement de la Pierre Croisée.

Parmi les victimes, on dénombre l’un des petits-fils de Guiseppe Garibaldi, Bruno Garibaldi, 26 ans. Le capitaine Marabini a fait le récit, certainement quelque peu romancé, des circonstances de sa mort : « Le matin du 26 décembre, lui, qui appartenait à la réserve, étant du troisième bataillon, - voyant que la colonne marquait un bref temps d’arrêt par suite de la difficulté à avancer dans les boyaux, il abandonna la réserve et s’élança en avant. Je le vis bondir à ma gauche comme une panthère, le sabre au clair, la tunique verte déboutonnée qui laissait voir la chemise rouge. Le voici qui saute par-dessus le dernier poste d’observation français. Une grêle de balles s’abat autour de lui ; l’une d’elles le blesse à la main ; il revient dans la tranchée pour se faire panser. Il aurait pu retourner en arrière, mais au contraire, il se porte à nouveau vers l’ennemi ; blessé au côté, il tombe en criant : « Italiens, en avant ! », et du geste il encourage les hommes à poursuivre. A ce moment, un autre projectile l’atteint à la poitrine ; il roule sur le sol, mais il a la force de serrer dans ses bras un soldat blessé, Oretti, qui est près de lui, et de lui murmurer d’une voix défaillante, après lui avoir donné un baiser : « Tiens, embrasse mes frères pour moi ! » Puis il tombe raide mort. La chemise rouge fut trouvée pleine de sang. Quand on examina le cadavre, on vit que la poitrine avait été atteinte de deux coups mortels, l’un au poumon et l’autre au cœur ; une autre balle avait perforé le ceinturon. »

Peppino en 1915

Peppino en compagnie des officiers de son état-major au début de l’année 1915

L’action n’a pas duré plus de 7 à 8 minutes mais le bilan est terrible : 4 officiers, 5 sous-officiers, 1 caporal et 20 hommes sont tués ; 5 officiers, 15 sous-officiers, 11 caporaux et 82 soldats sont blessés ; 1 sous-officier, 3 caporaux et 14 soldats sont portés disparus. Au total, ce sont donc 161 officiers et hommes de troupe qui sont mis hors de combat.

Les corps des officiers tués, dont celui de Bruno Garibaldi, sont laissés sur le terrain. Ce n’est que dans la nuit du 27 au 28 décembre qu’ils sont récupérés. Comme ils étaient tombés à seulement 5 à 6 mètres de la tranchée allemande, il fut nécessaire de creuser des sapes souterraines pour les extraire.

IV) Bilan d’un fiasco

Au-delà de l’héroïsme des légionnaires, il est clair que cette action se solde par un fiasco tragique. Le commandement français, aux échelons du 2e C.A. et de la 10e D.I., porte une part de responsabilité dans cet échec sanglant. Les Garibaldiens sont lancés à l’assaut sans être acclimatés aux conditions du combat moderne, sans connaissance du terrain et sans soutien notable de l’artillerie. Plus grave encore, l’attaque n’avait aucun objectif précis et ne s’inscrivait dans aucun plan d’offensive dépassant l’échelle du régiment. Dans sa lettre à Peppino Garibaldi datée du 26 décembre 1914, le général Gérard a bien du mal à justifier l’assaut de la position allemande : « Aujourd’hui il a fallu faire intervenir votre régiment sur un point où l’ennemi avait manifesté une activité incessante, et où il était nécessaire de le tenir en respect. »

Le premier paragraphe de la lettre du général français permet cependant de donner un début d’explication à la décision du commandement relative à l’engagement offensif de la légion garibaldienne : « Vous avez voulu, à peine faisiez-vous partie de ce corps d’armée, demander à participer à l’action le plus tôt possible, à la tête de votre régiment. J’ai dû attendre, pour acquiescer à votre désir, que les circonstances le permissent. » En effet, les volontaires du 4e RMLE sont animés d’une volonté débordante de se mesurer à l’ennemi dans une action décisive à l’image des charges, un peu romantiques, de Guiseppe Garibaldi. Sans nul doute que leur moral se serait rapidement effondré s’ils avaient été employés à la garde des tranchées ou à des travaux de terrassement dans le froid hiver d’Argonne. Des actes d’indiscipline seraient peut-être intervenus. De tels comportements sont d’ailleurs avérés pour le début de l’année 1915, avant la dissolution de l’unité.

Inauguration à Lachalade

Inauguration du monument en l’honneur des Garibaldiens, à Lachalade, le 24 avril 1932

De son côté, le général Gouraud décerne une élogieuse citation, le 27 décembre, au 4e RMLE : « Le général commandant la division d’infanterie envoie ses félicitations au colonel Garibaldi, aux officiers et aux braves soldats de son régiment, lesquels, dans l’accomplissement d’une des missions les plus difficiles de cette guerre – l’attaque de tranchées dans l’épaisseur d’un bois – n’ont pas hésité à s’élancer deux fois à l’attaque et ont fait preuve d’une mâle énergie. »

Par Jean-Bernard LAHAUSSE et Romain SERTELET

Sources :

MARABINI C., Les Garibaldiens de l’Argonne, Nîmes, Lacour-Ollé, 2005.
JMO du 4e RMLE, de la 10e D.I. et du 2e C.A.
BERNEDE Allain, « Les combats oubliés d’Argonne » in 14-18 le Magazine de la Grande Guerre, hors-série n° 7, décembre 2007, SOTECA.

Novembre 2012 Février 2013

Gare de Verdun

Lieu

du

Mois

PC de Driant

Gare de Verdun PC de Driant
Verdun Champ de bataille
de Verdun

Crédit Photo : Plateau de Bolante - © Musée de l'Armée
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Secteur argonnais, hiver 1914-1915 - © Soteca

 

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